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Note d’intention de la réalisatrice de Dernier Instant
Dernier Instant est un film humoristique sur l’incommunicabilité. Deux êtres que tout oppose se retrouvent condamnés à vivre ensemble dans un même espace. Le silence est leur dialogue. Le repli sur soi, leur arme de survie.
La femme ne peut vivre que dans un espace encombré, chargé d’objets et d’histoires où le bazar rassure et réchauffe. L’homme ne s’apaise que dans des espaces vides, aseptisés, sans poussière et sans tache où les lignes droites rassurent.
J’ai donc choisi de reconstituer un appartement où dans chaque pièce deux espaces antagonistes sont clairement visibles, séparés par une frontière, que d’un accord tacite aucun des personnages ne franchit. Dans la chambre, deux lits sont côte à côte. Celui de droite est encombré de soutiens-gorges qui pendent, de mégots oubliés, de chaussettes, de boîtes à collections, de culottes de la veille. Le lit de gauche est fait à la militaire, les murs qui l’encadrent sont blancs et vides, seul un pyjama impeccablement repassé est posé à dix centimètres de l’oreiller.
Chaque personnage a sa dominante de couleur. Elle est bleue pour l’homme et rouge pour la femme. Dans sa tonalité principale, l’appartement est sombre, jaune, encaissé, sinueux. Des espaces plus lumineux comme la salle de bain et le salon sont pris d’assaut par l’homme. Des espaces plus sombres comme la chambre et la cuisine sont le refuge de la femme.
Au début du film les personnages sont seuls dans le cadre. Le cadrage de l’homme est constitué de lignes géométriques et rectilignes. Les gestes de l’acteur y sont nets, précis, aériens, à la limite de la chorégraphie. Tout geste est à l’économie dans un souci constant de faire exister un personnage discret, méticuleux et maniaque, en quête de grâce et d’harmonie dans ses actes les plus anodins. Le cadrage de la femme est parsemé de courbes et de mouvements. Le corps de l’actrice y est lourd, chaque déplacement compte, les pieds sont paresseux et traînent sur le sol, l’énergie est basse. Le personnage a démissionné physiquement du monde, ne s’habille plus, traîne en chaussons et robe de chambre afin d’investir toute son énergie dans une suractivité mentale quasi destructive. Au fur et à mesure de l’intrigue les personnages forcés à se côtoyer, rentrent dans le même cadre, mais restent chacun à son extrémité. La femme à l’extrême droite et l’homme à l’extrême gauche. Il faudra attendre le dernier plan du film pour que les deux corps se réunissent au milieu du cadre.
Le film est sans dialogue. J’ai choisi de rendre visibles les enjeux et les conflits du film, non par les mots mais par les actions des personnages. J’ai eu envie de créer un espace silencieux qui fasse exister le passé des personnages, le point de non-retour de leur relation. La vie laissée derrière eux les a conduit à ce point. Le passé se devine, s’imagine. Le silence doit pousser le spectateur au travail, ouvrir son imaginaire, ne pas lui donner de réponses, mais l’inviter à les chercher.
L’humour émerge du jeu de l’acteur. Je recherche une mise à distance, un espace ouvert où l’émotion émerge de l’action. Où le personnage donne à voir au spectateur sa sensation, telle qu’elle surgit dans l’instant de la prise. Un endroit de jeu proche du clown.
L’humour s’exprime aussi par la musique, voix intérieure et pensée intime des personnages. Elle est le seul dialogue du film. Elle en donne le ton. La composition musicale est humoristique, colorée. Un dialogue entre bois, cuivre et percussions. Un surgissement inattendu qui éclot lorsqu’on ne l’attend pas et s’éclipse lorsqu’on le désir. Dernier instant est un film noir, acide et humoristique sur l’échec d’un couple. Un flirt entre folie et fantaisie.
Stephanie Sphyras